Édito — Ferme de Balon
Il y a, dans le mot agrivoltaïsme, une promesse simple : continuer à nourrir nos voisins tout en produisant l’électricité décarbonée dont la France a besoin pour tenir ses engagements climatiques. La même parcelle qui fait pousser du blé, qui abrite des brebis ou des vaches laitières, qui voit grandir des vignes ou des vergers, pourrait aussi capter le soleil pour alimenter un réseau, un village, une école. Sur le papier, c’est l’une des plus belles synergies que l’on puisse imaginer entre transition énergétique et transition agricole.
Dans la réalité de 2026, ce n’est pas si simple. Derrière le mot, on trouve aussi bien des projets exemplaires — protection contre la grêle pour des cerisiers, ombrage des brebis sous canicule, abreuvement amélioré dans des prés — que des dérives qui tordent l’esprit du concept : des hectares de prairies recouverts de panneaux dont le seul lien avec « l’agriculture » est une dizaine de moutons-tondeuses, des fermiers transformés en bailleurs passifs d’énergéticiens, des terres irriguées les plus fertiles qui basculent dans la spéculation foncière.
Le législateur a tenté de tracer une frontière nette avec la loi APER de mars 2023, complétée par le décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 et l’arrêté du 5 juillet 2024. Cet édifice juridique a au moins le mérite d’avoir donné une définition légale. Il a aussi ses angles morts, que les opérateurs les plus opportunistes savent exploiter. C’est pour cela que ce dossier ouvre, en 2026, notre nouvelle rubrique « À la une » : parce que la manière dont la France répondra à la question agrivoltaïque dans les cinq prochaines années dessinera, pour une grande part, le paysage de nos campagnes pour les trente suivantes.
Qu’est-ce que l’agrivoltaïsme ? La définition légale française
Avant 2023, le mot « agrivoltaïque » n’avait pas d’existence juridique. Tout ou presque pouvait s’en réclamer, et c’est précisément ce qui rendait le débat impossible : les défenseurs et les détracteurs ne parlaient pas du même objet. La loi APER (loi n° 2023-175 du 10 mars 2023 relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables) a tranché. Elle définit l’agrivoltaïsme comme une installation photovoltaïque qui « contribue durablement à l’installation, au maintien ou au développement d’une production agricole ».
Cette formule, en apparence générale, est en réalité exigeante. Pour qu’un projet mérite le qualificatif d’agrivoltaïque — et bénéficie ainsi du cadre dérogatoire qui lui est associé — il faut qu’il apporte à la parcelle au moins un des quatre services agricoles listés par la loi :
- L’amélioration du potentiel et de l’impact agronomique — rendement, qualité, conservation des sols ;
- L’adaptation au changement climatique — ombrage en cas de canicule, protection contre les excès d’ensoleillement ;
- La protection contre les aléas météorologiques — grêle, gel, vent ;
- L’amélioration du bien-être animal — abris, microclimat, points d’eau.
Le décret du 8 avril 2024 précise les seuils chiffrés qui transforment ces principes en obligations contrôlables :
- Le taux de couverture des sols par les modules ne peut excéder 40 % de la surface (sauf technologies « éprouvées » bénéficiant d’une présomption favorable).
- Le rendement agricole doit rester supérieur ou égal à 90 % de la moyenne d’une zone témoin sans panneaux.
- La perte de surface agricole utile doit être inférieure à 10 %.
- Le revenu agricole par hectare doit être maintenu ou amélioré par rapport à la situation antérieure.
- L’installation doit être réversible : démantèlement et remise en état agricole à la charge de l’exploitant énergétique.
L’arrêté du 5 juillet 2024 a finalisé l’échafaudage en précisant les modalités de suivi (rapport annuel, contrôle des chambres d’agriculture) et les sanctions. Le texte intégral est consultable sur Légifrance. Toute installation déposée à partir du 9 mai 2024 est soumise à ce régime.
La définition courte (à retenir)
Un projet n’est agrivoltaïque au sens de la loi française que si l’agriculture reste l’activité principale, mesurable (rendement, revenu, surface) et que l’installation lui apporte un service réel et démontrable. Si l’agriculture devient un alibi pour faire passer une centrale photovoltaïque au sol, ce n’est plus de l’agrivoltaïsme — c’est une installation photovoltaïque sur terre agricole, soumise à un régime beaucoup plus restrictif.
Vrai agrivoltaïsme, faux agrivoltaïsme : où passe la frontière ?
La nuance, à ce stade, est tout. Et c’est précisément là que le marché s’est divisé en deux mondes très différents.
Du côté du vrai agrivoltaïsme
Les projets qui méritent leur nom partagent plusieurs traits communs. Ils partent d’une problématique agricole identifiée — un verger qui souffre des coups de soleil, des cerisiers qui perdent un quart de leur récolte aux gelées tardives, un élevage ovin écrasé par les pics de chaleur estivale, une vigne qui mûrit trop vite sous l’effet du réchauffement. La question posée à la technologie photovoltaïque est : comment l’ombre des panneaux peut-elle être pilotée pour résoudre ce problème agronomique précis ?
Les structures qui en découlent sont hautes, mobiles, espacées. On parle parfois de « persiennes » photovoltaïques dont l’inclinaison s’ajuste en temps réel selon les besoins de la culture. La densité de panneaux est modeste — souvent loin du plafond des 40 %. La production d’électricité est alors le sous-produit d’un dispositif conçu d’abord comme une infrastructure agricole. Plusieurs essais menés par l’INRAE sur la vigne ou le maraîchage, des projets de protection grêle sur cerisiers et abricotiers, ou les serres photovoltaïques de seconde génération qui laissent passer un spectre lumineux utile aux plantes, illustrent cette voie.
Du côté du faux agrivoltaïsme
À l’autre bout du spectre, on trouve des installations qui inversent strictement la logique : la centrale photovoltaïque est conçue d’abord, l’activité agricole vient se greffer ensuite pour valider l’étiquette. Le cas d’école est devenu, en France, celui de l’élevage ovin sous panneaux fixes au sol. Quelques brebis « tondeuses » suffisent à transformer juridiquement, sur le papier, une centrale photovoltaïque en projet agrivoltaïque, avec à la clé des loyers de plusieurs milliers d’euros par hectare et par an versés à l’exploitant agricole.
Une enquête de PV Magazine publiée début 2026 a documenté la manière dont certains éleveurs perçoivent jusqu’à 30 000 € par an pour ce qui ressemble, dans les faits, à un « salariat déguisé » d’énergéticien : la rémunération vient des modules, pas du troupeau. Une analyse de L’Empaille, en s’appuyant sur deux rapports parlementaires de fin 2025, va plus loin : la moitié des projets validés sous l’étiquette agrivoltaïque seraient en réalité des centrales photovoltaïques au sol que la qualification a permis de débloquer.
Le test pratique
Devant un projet, trois questions suffisent à trier le vrai du faux :
- Le projet existerait-il sans le rendement énergétique ? Si la réponse est non — c’est-à-dire si l’agriculteur n’aurait pas dépensé un centime pour l’installation s’il n’y avait pas la rente électrique — on est en présence d’un projet déguisé.
- Que se passe-t-il pour l’activité agricole si l’installation est démantelée demain ? Si l’activité disparaît avec les panneaux, c’est qu’elle n’était que l’ombre portée de la centrale.
- Le revenu agricole net (hors loyer photovoltaïque) augmente-t-il, stagne-t-il ou s’effondre-t-il ? La loi exige un maintien. Beaucoup de projets, dans les faits, le voient s’effondrer.
Les controverses ouvertes en 2026
L’accaparement des terres et la spéculation foncière
Le premier point de tension, c’est le foncier agricole. La rente photovoltaïque dépasse, sur la plupart des sols, le revenu d’une exploitation classique. Conséquence directe : dans plusieurs régions, des opérateurs rachètent ou louent à très long bail des parcelles entières pour y monter un projet « clef en main », parfois en évinçant les jeunes qui cherchaient à s’installer. Les SAFER alertent depuis deux ans sur la déformation des prix du foncier dans les zones où plusieurs projets se développent simultanément.
L’association Départements de France a, fin 2024, dénoncé publiquement les conséquences territoriales du décret : déséquilibre entre départements ruraux saturés de demandes et autres délaissés, perte de cohérence des SCoT et PLU, captation par des fonds d’investissement sans ancrage local. Le débat est ouvert sur la nécessité d’un contingent national et d’une clause de proximité obligatoire entre porteur de projet et territoire.
Les nuisances sur la santé animale
Le second point sensible, c’est l’impact des installations sur les troupeaux. Les modules s’accompagnent de lignes électriques moyenne tension, parfois souterraines, parfois aériennes. Plusieurs décisions de justice rendues entre 2022 et 2025 ont reconnu un lien de causalité entre ces infrastructures et la dégradation de troupeaux laitiers : chute de production, comportements anormaux, mortalités inexpliquées. La décision du tribunal administratif d’Alençon de novembre 2022, qui a indemnisé un éleveur de l’Orne pour les pertes subies à la suite de l’installation d’une ligne souterraine, fait jurisprudence.
La controverse scientifique reste vive : les études contradictoires se multiplient, les effets directs des panneaux eux-mêmes (chaleur, reflets, microclimat sous structure) commencent à peine à être documentés. Tant qu’un consensus n’émerge pas, la prudence devrait imposer un principe de précaution sur les projets touchant les élevages laitiers et reproducteurs.
La souveraineté alimentaire
Enfin — et c’est sans doute le débat le plus fondamental — il y a la question de la vocation des sols. En recouvrant ne serait-ce que 10 % des terres agricoles françaises de panneaux photovoltaïques, on changerait significativement la capacité productive du pays. Or la France n’est déjà plus autosuffisante pour de nombreuses productions (légumes, fruits, viande ovine, miel). À une époque où la souveraineté alimentaire revient au premier plan des préoccupations politiques, l’arbitrage entre « énergie verte » et « alimentation locale » n’est pas anodin.
Ce dilemme n’est pas insoluble. Il existe en France des dizaines de milliers d’hectares de surfaces déjà artificialisées — toitures industrielles, parkings, friches, délaissés autoroutiers, anciennes carrières — qui pourraient accueillir l’essentiel du développement photovoltaïque sans entamer une seule surface agricole. La question n’est donc pas « solaire ou nourriture », mais « solaire sur quelles surfaces, et dans quel ordre ? ».
Notre position : oui, mais à quatre conditions
À Ferme de Balon, nous défendons une agriculture durable, paysanne et régénératrice, inspirée de l’agriculture syntropique et de la permaculture. Cette ligne ne nous oppose pas à l’agrivoltaïsme — elle nous oblige à exiger qu’il tienne ses promesses.
Voici les quatre conditions auxquelles, dans nos colonnes, un projet sera considéré comme légitime :
- Priorité absolue aux surfaces déjà artificialisées. Tout projet sur terre agricole doit démontrer que l’équivalent en toitures, parkings ombrés, friches industrielles a été préalablement étudié et écarté pour raisons techniques ou de raccordement — pas pour raisons de rentabilité.
- Service agricole démontré, pas postulé. Le projet doit répondre à une problématique précise (canicule, grêle, sécheresse, bien-être animal) avec un suivi agronomique pluriannuel publié et un comparatif rigoureux par rapport à une zone témoin.
- L’agriculteur reste maître de sa terre. Loyer plafonné, contrat révisable, propriété conservée, démantèlement garanti par caution bancaire indépendante de l’exploitant énergétique — et clause de retour à l’agriculture en cas de défaillance de la centrale.
- Ancrage local du projet. Préférence aux opérateurs en coopérative, aux SEM locales, aux financements citoyens. Vigilance accrue dès qu’un fonds d’investissement entre au capital.
Un cinquième principe les surplombe : la transparence. Tout projet qui se réclame de l’agrivoltaïsme doit pouvoir produire à la demande de ses voisins, de sa commune, de sa chambre d’agriculture, ses chiffres de rendement, de revenu agricole, de couverture, de production électrique. Le secret commercial ne tient pas face à l’intérêt général d’un territoire.
Pour aller plus loin sur la ferme et le solaire
Le solaire agricole ne se résume pas aux grandes centrales. Pour les exploitations modestes, beaucoup d’outils existent déjà à l’échelle de la parcelle ou du bâtiment. Nous avons consacré plusieurs dossiers à ces solutions concrètes :
- Les avantages que les agriculteurs peuvent tirer de la conversion au solaire — le bilan général pour une exploitation qui démarre.
- La rentabilité financière des panneaux solaires — les chiffres-clés à connaître avant de signer.
- Les subventions pour panneau solaire agricole — le panorama des aides publiques en 2026.
- Les kits de pompe à eau solaire pour l’agriculture — une alternative à l’irrigation au gasoil.
- Le modèle des fermes solaires australiennes — un contre-exemple instructif d’artificialisation à grande échelle.
En guise d’ouverture
L’agrivoltaïsme n’est pas, en soi, une menace pour l’agriculture paysanne. Il peut même devenir un outil précieux dans la trousse de celui ou celle qui cherche à adapter son exploitation au climat qui vient, à diversifier ses revenus sans renoncer à son métier, à protéger ses cultures ou ses bêtes. À condition que l’ordre des facteurs reste le bon : la terre d’abord, le panneau ensuite. L’agriculteur d’abord, l’énergéticien ensuite. Le territoire d’abord, le rendement financier ensuite.
Si cette hiérarchie est respectée, l’agrivoltaïsme peut s’inscrire dans la même filiation que l’agroforesterie : une technologie au service de l’agronomie. Si elle est renversée, ce ne sont plus des champs que nous laisserons à nos enfants — ce sont des centrales électriques avec quelques moutons pour faire joli. C’est cette différence-là, fondamentale, que ce dossier voudrait aider à voir, à nommer, et à défendre dans chaque projet qui sera proposé près de chez vous.
Ce dossier sera mis à jour au fil des évolutions réglementaires et des projets emblématiques. Pour réagir, partager une expérience locale ou nous signaler un projet à suivre, écrivez-nous via la page contact.