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L'urine devient un business : l'engrais que vous produisez chaque jour

Les guerres en Ukraine et en Iran ont coupé les routes des matières premières des engrais de synthèse, et les prix des fertilisants devraient grimper de près d'un tiers cette année.

Champ agricole verdoyant sous lumière dorée, illustrant la fertilité et la productivité naturelle des cultures
Sommaire

En bref

  • Les conflits en Ukraine et en Iran ont désorganisé les routes du gaz et des phosphates : les prix des engrais de synthèse devraient augmenter de près d’un tiers cette année.
  • L’urine humaine contient justement les deux nutriments qui manquent : l’azote et le phosphore, directement assimilables par les plantes.
  • La startup suisse VunaNexus commercialise Aurin, le premier engrais 100 % urine humaine, déjà testé en France, en Suisse et jusqu’au siège de l’Agence spatiale européenne.
  • Le frein reste le coût : extraire un kilo d’azote de l’urine coûte encore 40 à 50 fois plus cher que de le produire en synthèse, mais l’écart se resserre.
  • Au jardin ou sur une petite ferme, l’urine diluée fonctionne dès maintenant, gratuitement, à condition de respecter quelques règles simples.

Une crise d’approvisionnement en engrais ne se voit pas tout de suite. Elle se voit au semis suivant, quand la facture d’ammonitrate a pris 30 % et que la coopérative rationne les livraisons. C’est exactement le scénario qui se met en place cette année : les guerres en Ukraine et en Iran ont coupé une partie des routes des matières premières qui alimentent les usines d’engrais de synthèse, et cette flambée menace 45 millions de personnes d’insécurité alimentaire aiguë. Dans ce contexte, une ressource que chacun de nous produit plusieurs fois par jour, gratuitement, sort brutalement de la marginalité : l’urine humaine. Voici pourquoi des startups lèvent des centaines de millions sur le sujet, et ce que vous pouvez en faire concrètement sur votre exploitation ou au potager.

Pourquoi les engrais de synthèse flambent

Pour comprendre l’engouement, il faut revenir à la mécanique des engrais azotés. L’essentiel de l’azote agricole mondial provient du procédé Haber-Bosch, qui fixe l’azote de l’air en consommant énormément de gaz naturel. Quand le gaz devient cher ou que les sanctions ferment des corridors d’exportation, le prix de l’ammonitrate suit. Côté phosphore, la situation n’est pas meilleure : les phosphates sont extraits dans un petit nombre de pays, et chaque tension géopolitique se répercute sur les cours.

Les conflits en cours en Ukraine et en Iran ont fait les deux à la fois : renchérissement de l’énergie et perturbation des routes commerciales. Résultat, les analystes tablent sur des fertilisants en hausse de près d’un tiers sur l’année. Pour une exploitation céréalière moyenne, cela représente plusieurs milliers d’euros de charges supplémentaires, sans aucune garantie de les répercuter sur le prix de vente. Et pour les pays qui importent l’essentiel de leurs intrants, c’est une menace directe sur les récoltes.

C’est là que le regard change. Des solutions qui semblaient anecdotiques il y a cinq ans deviennent stratégiques. Et la plus inattendue d’entre elles coule littéralement de source.

L’urine, un concentré d’azote et de phosphore

L’urine humaine contient précisément les deux nutriments essentiels à la croissance des plantes : l’azote, principalement sous forme d’urée, et le phosphore, accompagné d’une dose correcte de potassium. Un adulte excrète chaque année de quoi fertiliser plusieurs centaines de mètres carrés de cultures. Concrètement, un litre d’urine apporte de l’ordre de 4 à 7 grammes d’azote : c’est un engrais liquide à action rapide, comparable dans son comportement à un purin d’ortie bien dosé.

Les agronomes le savent depuis longtemps — nos grands-parents vidaient le pot de chambre au pied des poiriers sans se poser de questions. Ce qui a changé, c’est l’échelle et le sérieux industriel : on parle désormais de collecter, traiter et normaliser cette ressource pour en faire un produit fiable, stable et sans risque sanitaire.

Le gisement est colossal. Dans nos systèmes d’assainissement actuels, l’urine ne représente qu’une toute petite fraction du volume des eaux usées, mais elle concentre la majorité de l’azote et une grande part du phosphore qui finissent en station d’épuration. Autrement dit, nous payons deux fois : une fois pour fabriquer de l’azote de synthèse à grand renfort de gaz, une seconde fois pour éliminer celui que nous rejetons.

Aurin : le premier engrais 100 % urine humaine

Flacon d'engrais liquide naturel avec plants sains présenté en gros plan, montrant l'efficacité du produit

La startup suisse VunaNexus, issue de la recherche publique helvétique, a poussé la logique jusqu’au bout. Elle a développé des toilettes qui séparent l’urine à la source et la redirigent vers une unité de traitement installée en sous-sol du bâtiment. Le procédé enchaîne une stabilisation biologique, une filtration qui retient les micropolluants — résidus de médicaments et d’hormones compris — puis une pasteurisation.

Ce qui sort de la machine s’appelle Aurin. C’est, à ce jour, le seul engrais 100 % urine humaine sur le marché, autorisé en Suisse y compris pour les cultures vivrières. Il est déjà testé en France, en Suisse et jusqu’au siège de l’Agence spatiale européenne, et la filière revendique une capacité de traitement de 3 millions de litres par an.

Reste le bémol, et il est de taille : extraire un kilo d’azote de l’urine coûte encore 40 à 50 fois plus cher que de le produire par synthèse industrielle. À ce prix, Aurin reste un produit de niche pour jardins urbains, collectivités pionnières et bâtiments démonstrateurs. Mais l’écart se resserre vite, pris en ciseaux entre la hausse du gaz d’un côté et l’industrialisation des procédés de l’autre. Chaque tension géopolitique rapproche le point de bascule.

De Toopi Organics à Pivot Bio : toute une filière s’organise

Le plus frappant, c’est la vitesse à laquelle le secteur des fertilisants alternatifs s’est structuré. Les conflits en cours sont en train de faire en six mois ce que vingt ans de conférences sur le climat n’avaient pas réussi : pousser les agriculteurs à tester autre chose.

La française Toopi Organics, installée en Gironde, collecte l’urine dans des écoles et des festivals, puis la transforme en biostimulant agricole par fermentation : ses ventes ont progressé de 25 % depuis février. L’américaine Pivot Bio remplace une partie de l’azote de synthèse par des micro-organismes naturels qui fixent l’azote au contact des racines ; soutenue notamment par Bill Gates, elle a levé 700 millions de dollars. Holganix, qui produit des probiotiques pour les sols, a plus que doublé son activité cette année. Living Roots annonce 50 % de réduction d’engrais chimiques chez les exploitants qui utilisent ses solutions. Et Nitricity, qui fabrique de l’engrais azoté à la demande, affiche complet jusqu’en 2028.

Mon regard de terrain sur cette liste : tous ces acteurs ne survivront pas, et certains chiffres de croissance partent de très bas. Mais la direction est claire. Quand une coopérative ou un technicien vous proposera un biofertilisant dans les prochaines saisons, ce ne sera plus une lubie d’ingénieur — ce sera une réponse à un problème de coût que vous voyez déjà sur vos factures. Les principes restent ceux que l’on connaît au jardin avec l’engrais organique fait maison : nourrir le sol et son activité biologique plutôt que perfuser la plante.

Et chez vous : utiliser l’urine au jardin ou sur la ferme

Agriculteur appliquant l'engrais naturel en champ, illustrant l'usage pratique de l'urine transformée à la ferme

Inutile d’attendre qu’Aurin arrive en jardinerie : l’urine fonctionne déjà très bien à l’échelle d’un potager ou d’une petite exploitation maraîchère, à condition de respecter quelques règles.

La dilution d’abord. Pure, l’urine est trop concentrée en azote et en sels : elle brûle les racines. La règle de base est une dilution à 1 pour 10 — un litre d’urine dans un arrosoir de 10 litres — voire 1 pour 20 sur les jeunes plants. Comptez ensuite 1 à 3 litres d’urine pure par mètre carré et par saison, fractionnés en plusieurs apports.

Les bonnes cultures. Les gourmandes en azote répondent le mieux : tomates, courges, choux, poireaux, maïs, et tout ce qui est feuillage. Évitez en revanche les légumineuses, qui fixent déjà leur azote, et complétez avec un engrais vert dans la rotation pour la structure du sol — l’urine nourrit, mais n’apporte aucune matière organique.

Les précautions. Utilisez une urine fraîche ou stockée en bidon fermé, apportez-la au sol et non sur le feuillage, et arrêtez les apports un mois avant récolte pour les légumes consommés crus. Une personne sous traitement médicamenteux lourd s’abstiendra : c’est précisément le problème que la filtration industrielle de VunaNexus résout, et que vous ne résolvez pas avec un arrosoir. Sur sols déjà salins ou en pot, restez prudent avec les apports répétés.

Le cadre réglementaire. En France, l’usage au jardin privé ne pose pas de difficulté, mais l’urine n’est pas une matière fertilisante homologuée à la vente : un maraîcher qui souhaite valoriser une collecte organisée doit passer par les filières encadrées, comme celle de Toopi. C’est la même logique de bouclage des cycles que le bokashi ou que l’élevage de mouches soldats noires : ce qui sortait du système comme déchet y rentre comme intrant.

Ce qu’il faut en retenir

L’urine ne remplacera pas demain matin les centaines de millions de tonnes d’engrais de synthèse épandues chaque année dans le monde. Mais le signal est sérieux : quand le siège de l’Agence spatiale européenne teste un engrais à base d’urine et qu’un fabricant d’azote alternatif affiche complet jusqu’en 2028, c’est que la question du coût et de la souveraineté des intrants a changé de catégorie. À l’échelle d’une ferme ou d’un potager, le calcul est encore plus simple : c’est un fertilisant azoté efficace, disponible immédiatement, et son prix ne dépend d’aucun gazoduc. Le business de l’urine ne fait que commencer — vous, vous pouvez commencer dès le prochain arrosoir.